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vendredi 20 février 2015

American Sniper - Clint Eastwood



Réalisé par Clint Eastwood
Écrit par Jason Dean Hall
D'après American Sniper : The Autobiography of the Most Lethal Sniper in U.S Military History de Chris Kyle
Avec : Bradley Cooper, Sienna Miller...
2h12
Sortie : 18 février 2014

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A true legend ? 


Réaliser un film de guerre en 2015 est une action trop facilement contestable dans la période sombre d'aujourd'hui. En faire une propagande est une chose aussi impardonnable qu’incompréhensible. Les polémiques autour du nouveau film de Clint Eastwood, malgré son succès pharaonique dans les salles américaines, n’ont pas fini d’accuser sauvagement le médium cinématographique comme un outil politique, fiable et créateur d’idéologies médiocres et incomprises.

Le républicain est pour la guerre en Irak. Le républicain veut se battre. Mais la guerre relève-t-elle d’une passion destructrice et complaisante dans sa manière d’être ? En se focalisant sur la vie monotone et humainement vide du sniper Chris Kyle, Eastwood s’attache à soulever les failles et dénigrer l’héroïsme puant du pouvoir de « The Legend ». Quand John Ford dressait un portrait réaliste et subjectif de la jeunesse précédant la gloire d’Abraham Lincoln dans Vers sa destinée (titre original : Young Mister Lincoln, 1939), c’est une compréhension détournée et plus en profondeur de l’élévation de la puissance d’un homme qu’il souhaitait nous faire partager. Loin de l’idée développée par Clint Eastwood mais avec certains points communs : le personnage de Chris Kyle apparaît clairement questionné, mystérieux, courageux mais parfois faible et vulnérable, ne réussissant jamais à mener la double vie qu’il s’est imposé.

Il y a l’avant. L’engagement dans l’armée de terre, la rencontre de la poupée (Sienna Miller) dans un bar, le mariage témoin de la nouvelle vie en rose auquel personne ne croit vraiment. Ces instants idylliques sont parcourus comme l’on feuillette le début d’un gros roman, sans détails ni volonté de nous exposer la psychologie primaire du personnage, tourbillonnant dans un montage rapide et sec ne variant pas quand le film se transporte soudainement au front. Chris doit combattre, tuer des enfants, tenter de sauver ses frères d’arme. Si la guerre était une chose qu’il prendrait sérieusement, ce dernier ne contacterai pas puérilement sa belle au téléphone sur le terrain de combat, ne le laisserait pas tomber lâchement durant des fusillades. Tout cela pour accroître la peur de Taya, lui faire vivre le massacre en temps réel, et ainsi faire du lieu de l’affrontement la porte des enfers plutôt que le jeu vidéo auquel Kyle semble appartenir, armoire à glace bodybuildé, au sourire angélique et terriblement naïf, pouvant évoquer une variation de la brute épaisse qu’était Channing Tatum dans le récent Foxcatcher.

La sécheresse de la mise en scène participe activement à la construction d’une tragédie certaine, instaure une atmosphère lourde et brumeuse sur les allers retours de Kyle, cristallisée dans cette ultime séquence où il supprime avec facilité son homologue irakien. Une facilité qui ne cesse d’effrayer, où le spectateur reste conscient qu’au cinéma il est émouvant et malin de tuer brutalement un protagoniste. « The Legend » ne rate aucune de ses cibles, mais pire, rate sa vie sans inquiétude : lorsqu’il annonce à ses confrères que sa femme préférerait toucher l’argent que vaut sa tête plutôt que lui-même, c’est avec une attitude ironique et pourtant véridique que son visage s’exprime. Clint Eastwood a assez montré l’horreur de la guerre dans la décennie  qui a précédé (Mémoires de nos pères, Lettres d'Iwo Jima, 2006), assez assombri ses tableaux pour ne pas vouloir refaire un énième film de cette classe. Aucunement radical, jamais retranché derrière une vision plus pertinente qu’une autre, American Sniper fait preuve d’une grande maturité dans son approche du conflit, mais surtout du guerrier qui, s’il devait apparaître en héros, en serai un subtilement raté. Viser juste et bien, servir son pays, ça ne suffit pas. Cette fin patriotique au possible ne doit pas décevoir ni paraître ridicule à la vue de son sérieux quasi pompeux : elle doit questionner, encore et toujours, le caractère orgueilleux et le non-sens du combat. Clint frappe fort, non sans se faire lapider, tout cela pour un grand film, symbole d’une époque étrange et absurde, par une plongée empathique aux côté d’un homme qui ne semble plus se comprendre lui-même face à une violence d’une noirceur tout sauf lumineuse.


Jeremy S. 

Chris Kyle (Bradley Cooper)

jeudi 12 février 2015

Il est difficile d'être un Dieu - Alexei Guerman



Réalisé par Alexei Guerman
Écrit par Alexei Guerman et Svetlana Karmalita
Avec : Leonid Yarmolnik, Aleksandr Chutko...
2h50
Sortie : 11 février 2015

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Freaks


En apparence, ce milieu ressemble à la Terre. Néanmoins, c'est sur une autre planète que débarque notre petite troupe de guerriers russes dont la peur et l'excitation se lisent sur le visage, dans un noir et blanc spectral dépeignant une atmosphère post apocalyptique chargée d'un désespoir contaminant. Difficile de pénétrer dans cette œuvre – dont on peut se douter de l'exigence qu'elle requiert - faisant un violent bras d'honneur à la narration classique, mettant ainsi son spectateur dans une situation plus inconfortable et anesthésiante que délicieusement mystérieuse. Ne croyons pas que cette position ne se maintiendra que sur les dix premières minutes, car c'est sur près de trois heures qu'Alexei Guerman cherchera à nous faire vivre une expérience à l'apparence ringarde, mais qui trouvera contre toute attente une singularité exemplaire sur un terrain d'exploration abrupt et écœurant. 

L'intérêt d'observation se manifeste ainsi par une mise en scène créative en permanence, ne se reposant jamais et fonçant tout droit vers une multitude de climax dont nous espérons souvent voir la fin, constamment démentie par la capacité du film à repousser ses ambitions toujours plus loin. Boue, crasse, merde, animaux et membres tranchés en pleine époque d'une guerre moyen-âgeuse anachronique entament un défilé absurde, montré avec un réalisme halluciné dans une immersion que Guerman ne cherche jamais à soutenir par une piste musicale. Dans une ambiance horrifique et souvent claustrophobe, l'aventure contée ici ne s'encombre jamais du moindre programme et ne suit pas des rails comme en atteste le sérieux d'un pan du cinéma russe ; le film s'affiche clairement comme l'anti feu d'artifices, puissamment rigoureux comme le laisse suggérer son titre. Un joyeux bordel où il est facile de se perdre ou au contraire de s'y retrouver comme un tierce visiteur : dans ces quelques regards caméras, les plans d'Alexei Guerman captivent et prennent une toute autre ampleur, différente et démesurée mais au grand jamais gratuite et inférieure au style originel du cinéaste. Les plus hermétiques y verront une porte d'entrée, les plus fascinés une avancée et un double sens discursif des pitreries de toutes les situations. Si le film s'enrobe d'un propos opaque et difficilement compréhensible (on peut y voir toutes sortes de critiques sur la société contemporaine, bien souvent grossières et peu pertinentes), c'est dans l'affect et la sensation que Guerman semble vouloir percer, à l'instar du récent Under the skin de Jonathan Glazer ou Enter the void de Gaspar Noé. Cinéma de la gerbe ne rime cependant pas en permanence avec cinéma des sens, et si les intentions peuvent être louables, les effets secondaires ne doivent pas se faire oublier. A vouloir naïvement trop remplir son cadre, le film ne pense pas toujours à traîner son spectateur comme un boulet solidement amarré ; ainsi, les rares moments de calme, les plus beaux parmi ces séquences hyperactives, ne se dévoilent qu'à la toute fin du voyage et peinent à convaincre suffisamment le spectateur dubitatif pour un rejugement de l'expérience aussi traumatique que déstabilisante. Une œuvre testamentaire dont la valeur devra nous être démontrée par ses plus fervents défenseurs, au risque de finir aux oubliettes.

Jeremy S.


vendredi 6 février 2015

Jupiter : le destin de l'univers - Lana et Andy Wachowski



Écrit et réalisé par Lana et Andy Wachowski
Avec : Channing Tatum, Mila Kunis, Sean Bean, Eddie Redmayne...
2h07
Sortie : 4 février 2015

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Les Wachs au ski


Duo d'habiles faiseurs s'étant révélé dans les années 2000, ayant créé puis imposé leur univers propre aussi riche que profond, les Wachowski nous avaient confortés dans leur parcours imprévisible avec le convaincant Cloud Atlas (2013) faisant suite à la trilogie culte des Matrix et au mal aimé Speed Racer (2008).

Cette jouissive et illusoire bande annonce ne pouvait rien annoncer de meilleur : film de science fiction de plus de deux heures se déroulant en grande partie dans l'espace, sous la forme d'un soap opera remixé et solidifié par les traits caractéristiques de mise en scène des cinéastes, maîtres en la matière, pour un blockbuster mainstream aux nombreuses qualités esthétiques introuvables dans la majeure partie de la production contemporaine. Rendons nous à l'évidence : à la vision de cette infâme purge dégoulinante de ridicule, il ne va pas sans dire que Matrix et Cloud Atlas sont désormais aux Wachowski ce que Citizen Kane est à l'histoire du cinéma.

Bien que ludique et kitch en apparence, Jupiter Ascending ne connaît au grand jamais - comme son titre original pourrait le laisser penser – un décollage digne de son nom, témoin du renouvellement constant et prolifique de l'univers wachowskien. L'entreprise ressemble de loin à celle du pathétique Noé de Darren Aronofsky (2014) mais laisse supposer néanmoins de belles idées dans les souterrains, nous tirant par intermittences un sourire honnête dans les premières minutes, pour finir forcé et évanoui à la fin de ce voyage aussi impénétrable qu'épuisant. Channing Tatum, bâtard croisé avec un loup au cerveau de gros poussin, vient reprendre Jupiter à ses assaillants en patinant dans l'atmosphère tel lors d'un championnat de sports d'hiver. On pense évidemment à un scénario bollywoodien, bien que ce dernier vise souvent à produire de l'hilarité au détriment du sérieux de sa réalisation. On peine à trouver un second ou troisième degré ici, gentiment terrifié par la voix glaçante de Balem Abrasax (Eddie Redmayne) ou plié en quatre devant Jupiter entourée d'abeilles se prenant pour la Rachel MacAdams d'A la merveille. Un nombre incalculable d'éléments inutiles se déploie, ces derniers présents uniquement pour masquer la débilité du scénario comme la mollesse de l'intrigue principale. Mila Kunis fringuée comme une divergente (comment ne pas penser à Tris/Shailene Woodley?) ne fascine pas pour autant (l'époque Trinity/Carrie Anne Moss semble révolue) et campe un rôle d'un inintérêt déconcertant.

Ajoutons à cela la bande son de Michael Giacchino, peu inspirée et aussi bruyante que les moteurs des vaisseaux. Les combats demeurent quant à eux chorégraphiés à l'image des Matrix, mais ne trouvent nullement leur place dans cette bouillie périmée et montée à un rythme beaucoup trop rapide pour immerger. Une vaste blague inoffensive mais terriblement décevante pour ce duo suivi aussi bien des cinéphiles aguerris que du grand public. Le destin de l'univers, peut être. Celui des Wachowski, ne l'espérons pas.

Jeremy S.

Jupiter Jones (Mila Kunis) et Balem Abrasax (Eddie Redmayne)

jeudi 29 janvier 2015

Phoenix - Christian Petzold



Réalisé par Christian Petzold
Écrit par Christian Petzold et Harun Farocki 
Avec : Nina Hoss, Ronald Zehrfeld...
1h38
Sortie : 28 janvier 2015

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Coming home


Suite au brillant et irréprochable Barbara (2012) qui avait offert un rôle d'or massif à l'actrice Nina Hoss en infirmière perdue dans l'Allemagne de la guerre froide, le cinéaste allemand remonte à présent davantage dans l'histoire de son pays pour s'inscrire dans le contexte de la seconde guerre mondiale et des camps de concentration, base de décollage déjà maintes fois vue et traitée sous tous ses aspects. La première surprise de ce Phoenix serait en premier lieu sa propension à dévier vers un propos mille fois plus riche et captivant que le premier auquel il semble prétendre. Petzold conserve ici la même idée majeure en tête que pour Barbara : filmer une femme en la guettant, la suivant à la trace, sondant son corps frêle et mutique dans l'objectif de créer ainsi une fascination extraordinaire envers son personnage banal et quelconque pour l'époque, interprété avec une grâce stupéfiante par Nina Hoss se fondant toujours dans ses rôles avec un sérieux et un pragmatisme qu'il n'est plus coutume d'observer aujourd'hui. Nous la découvrons d'abord le visage enrubanné, témoin de la souffrance de son passé qu'il faut malgré tout réveiller, comprendre et oublier pour se projeter dans un présent sombre et glaçant. 

Squelettique et abîmée, Nelly Lenz est une victime des camps à l'image d'une poupée vulgairement abandonné dans un fossé, n'étant plus faite pour être manipulée, adorée ou simplement regardée. En filmant et construisant sa mise en scène simple et tout sauf évidente autour du corps de Nelly, le cinéaste détourne le piège de l'académisme comme celui de la chronique historique télévisuelle (d'autant plus remarquable puisque c'est dans ce domaine qu'il a pu faire ses premiers pas) en recentrant l'univers et le décor sur un constant jeu de regard et de complicité entre les deux protagonistes. Sur un maigre scénario en apparence tiré par les cheveux, le film diffuse un charme vaporeux qui infuse lentement mais sûrement ; comment croire que Johnny, le mari de Nelly Lenz, ne reconnaît plus sa femme autrement que par son physique métamorphosé ? C'est précisément dans cette question que la puissance du film donne sa réponse : une force invisible sépare les deux êtres malgré des signes de reconnaissance qui pourraient faire surface. Johnny Lenz, ayant acquis un comportement dissident et imbu de sa personne ne peut se replacer dans le contexte du merveilleux qui s'étale devant ses yeux. 

Johnny Lenz (Ronald Zehrfeld) et Nelly Lenz (Nina Hoss)


On pense au Vertigo d'Hitchcock totalement désenchantée, la figure de déesse qu'incarne Kim Novak s'opposant clairement à celle de Nina Hoss. Sous son maquillage la transformant en sa personne antérieure, Nelly Lenz n'est pas une femme désirable mais porte simplement un déguisement dans lequel elle peine à retrouver sa place. Le choix judicieux du cinéaste étant à l'évidence de ne rien montrer de la première vie de Nelly, préférant la rendre imaginaire, comme un conte dont le film n'en serait finalement qu'une triste parenthèse. Johnny la prépare comme une actrice de théâtre, la séquestre tout en gardant des sentiments hermétiques à son égard, là où n'importe quel autre homme succomberait à la beauté qu'il recrée à son image. 

[SPOILER]

Petzold distille une attente : non celle que Johnny découvre l'identité de Nelly, mais surtout qu'il se rende compte de son erreur, anéanti comme face à un monument vers lequel il n'avait jamais osé lever la tête. Cette fabuleuse séquence finale du chant mène à une implosion viscérale en sourdine d'une multitude de sentiments jusque là réfutés. Quand Johnny, anesthésié par le timbre de voix de Nelly, découvre la preuve là où il ne pensait jamais la trouver, c'est face à une forme du syndrome de Stendhal qu'il se retrouve soumis malgré lui, brisant ainsi toute la froideur et l'esprit colérique de son personnage pour le mettre à nu pendant ces quelques secondes. On pourra reprocher au film de ne pas en montrer assez, et pourtant c'est en s'imposant des limites qu'il parvient à magnifier ces instants présents, aux antipodes du film de guerre sous forme de fresque, traduisant la renaissance du phénix comme un cheminement incertain vers la reconnaissance, une conviction partagée par un mari et une femme, chacun de leur côté, tous deux au bord du gouffre. 

Jeremy S. 


mercredi 21 janvier 2015

Foxcatcher - Bennett Miller



Réalisé par Bennett Miller
Ecrit par Dan Futterman et E. Max Frye
Festival de Cannes 2014 - Prix de la mise en scène
Avec : Channing Tatum, Steve Carell, Mark Ruffalo...
2h10
Sortie : 21 janvier 2015

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A hope to achieve 


« What do you hope to achieve, Mark ? » Cette question de John du Pont, recelant déjà de sens et d'interprétations multiples, annonce une certaine analogie entre le projet du coach et celui du jeune Bennett Miller. Retirons cet air hautain et prétention de la question de du Pont, nous aurons un aperçu de la ligne de mire que s'est donné le cinéaste au cours de la préparation de cette œuvre folle et immense, semblant chercher à atteindre une perfection absolue dans tous les sens du terme, rarement constatée dans l'histoire du cinéma américain des années 2000. En un seul et unique visionnage, Foxcatcher paraît éviter en permanence le faux pas attendu. Et c'est bien sur ce paradoxe que le film comporte un défaut, purement subjectif et qui variera probablement d'un spectateur à l'autre. Aux côtés de nombreux autres films américains de sa génération, Foxcatcher ressemblerait davantage à une principauté singulière s'inscrivant dans un classicisme des plus raffinés, mais présentant subtilement dans un même temps une vision moderne et décadente de cet événement à priori tout sauf extraordinaire, y compris pour Miller qui revendique la durée nécessaire à sa prise de recul sur ce fait divers l'ayant d'abord fait sourire à sa découverte.

Cette volonté passionnelle de conter des faits réels se manifesté depuis le début de sa courte carrière. De Truman Capote au Stratège s'est dessinée progressivement une ambition d'élever son cinéma au rang des plus grands, travaillant méticuleusement sur sa mise en scène et son jeu d'acteur, qui semblent être les deux composantes essentielles participant à sa recherche de véracité, non au plus proche du réel mais à l'inverse au plus fidèle à sa vision d'auteur, ses ressentis (jouissance, tristesse ou obsession dans le cas présent) face à l'histoire brute qu'il souhaite nous raconter, magnifiée mais sans pour autant purgée de toute ambiguïté et de mystères. A défauts d'intertitres au début et à la fin du film, nous ne faisons clairement jamais face à une chronique réaliste objective de l'histoire. Au contraire, le propos personnel et subjectif du cinéaste en ressort clairement mais en conservant une fine discrétion. Plutôt que de repousser ses limites narratives et formelles, Miller préfère les explorer jusqu'à leur moelle et entourer ainsi son ambiance singulière d'une aura glauque et énigmatique, conservant le doute et le questionnement des actes de la plupart des personnages. Remarquons que ce n'est pas souvent dans son écriture que Foxcatcher en dit le plus long sur ses protagonistes : à l'instar du The Immigrant de James Gray (à qui l'on a maintes fois reproché le caractère creux et superficiel de sa petite histoire), c'est par sa mise en scène que tout s'opère. 


John du Pont (Steve Carell) et Mark Schultz (Channing Tatum)

Foxcatcher ne déroge pas à la règle et vient renforcer – sans jamais souligner abusivement – les atouts majeurs du jeune cinéaste américain. Après le baseball, c'est au tour du sport de lutte de passer sous sa caméra regorgeante d'idées de mise en scènes plus ingénieuses les unes que les autres. Là où nous pourrions nous retrouver devant un deuxième Stratège, Miller balaye dès les premières minutes l'idée que son nouveau film se centrera de nouveau sur une classique introspection des règles d'un sport, et la psychologie de ses joueurs. Avec douceur et anxiété nous pénétrons dans l'antre d'un film familier qui semble parcouru d'une large cicatrice profonde, elle même révélatrice d'une mélancolie certaine appuyée par une bande son ne sortant jamais inutilement les grands violons. 


A la suite d'une exposition froide et légèrement insignifiante, la première confrontation de John du Pont (Steve Carell) et Mark Schultz (Channing Tatum) annonce la couleur sans pour autant dévoiler la tournure que prendront leur relation malgré la connaissance du dénouement, d'ores et déjà présente dans le synopsis. Un malaise irradiant se propage ainsi par la scénographie d'un décor terne et incolore, comme nous pourrions voir ailleurs dans la fin d'une longue épopée se concluant tristement. A l'inverse du précédent film, Miller ne souhaite pas montrer une ascension semée d'embûches sous forme de longue fresque épique, mais préfère se concentrer sur un film d'atmosphère à transmettre par l'intermédiaire de l’impressionnant personnage du coach ayant beaucoup fait parler de lui lors du drame de la fin des années 90. Grimé et méconnaissable, Steve Carell dépasse toutes nos attentes pour nous livrer une performance exceptionnelle dont la presse a pour ainsi dire nettement plus parlé que du film lui même. Là encore, le souci de réalisme en falsifiant le vrai visage de l'acteur n'apparaît pas comme un simple ressort illustratif, mais davantage comme une figure aussi dévastée que dévastatrice d'où découle la plus grande émotion, à l'image du vieillissement de Robert de Niro dans Il était une fois en Amérique de Sergio Leone (1984). Ce vieil homme aigri et tourmenté possède à n'en pas douter un lourd passé traumatique, finement esquissé et suggéré par les relations mère/fils dans deux séquence absolument bouleversantes d'évidences et de vérités que l'on ne souhaiterai pas entendre, pourtant inaltérables. Cette compassion pour le personnage de John du Pont le caractérise telle une brute violente et infâme malgré lui, et le danger que suggère la tension permanente acquiert progressivement un sentiment insoupçonnable d'une certaine jouissance, habilement cristallisé dans le tournage du documentaire sur le coach. L'aigle doré revendique un impressionnant patriotisme qui parfois frise volontairement le ridicule. Le voir s'en délecter comme de son seul espoir de vivre laisse poindre une émotion contradictoire en accord avec l'environnement figé et glacial. 

John du Pont (Steve Carell) et  Dave Schultz (Mark Ruffalo)

Mark Schultz apparaît quand à lui comme un animal soumis, véritable armoire à glace dont nous discernons les pensées sans qu'elles ne soient jamais exposées au grand jour. Cette hallucinante séquence où des images de sa relation avec du Pont surgissent telles de lourdes réminiscences inoubliables témoigne de la tonalité sombre qui traverse film. Avec des images d'archives en guise de cette somptueuse ouverture, et de la présence encore marquée d'armes de guerre sur la propriété de du Pont, Bennett Miller instaure l'omni présence invisible d'un paysage de guerre dont les effluves semblent condamnées à ne jamais disparaître, tout comme ces nombreux tableaux de la renaissance espionnant en permanence les protagonistes, apparaissant sous un certain point de vue durablement hostile à l'ascension de Mark. Hors de la maison, il y a le combat et la compétition. Ces séquences si particulières par leur découpage rendant les affrontements anti-spectaculaires, préfèrent suggérer une violence intérieure rongeante que de dévoiler platement et par un jeu démonstratif de montage la dureté de l'épreuve à la manière du Whiplash de Damien Chazelle. Ne se réfugiant jamais derrière sa mise en scène et son jeu d'acteur pour masquer ses invisibles défauts, Foxcatcher relève d'une prouesse inégalée dans la grandeur qu'il développe, paraissant à la fois d'une simplicité exemplaire et impuissante. En créant ce résultat inverse, Miller se retrouve avec un diamant entre les mains, jamais brut mais constamment poli tel une pièce maîtresse d'une exposition prête à faire le tour du monde. Un petit bijou couronné d'un prix cannois parfaitement adapté à sa qualité supérieure de première classe. 

Jeremy S.  

dimanche 28 décembre 2014

Whiplash - Damien Chazelle


Écrit et réalisé par Damien Chazelle
Festival de Deauville 2014 - Grand prix
Avec : Miles Teller, J.K Simmons...
1h47
Sortie : 24 décembre 2014

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A most violent groove


Il faut souffrir pour être grand. Vouloir devenir le nouveau Charlie Parker quand on est jeune, l’esprit naïf, est un parcours semé d’embûches qu’il nous faut éviter de la meilleure façon possible, résister et y faire face, prendre le contrôle et la direction du courant. Vous ne rêvez pas, le film de Damien Chazelle (acclamé comme un chef d’œuvre au dernier festival de Deauville) propose cette vision poussiéreuse et foncièrement banale de la vie d’un batteur jazzy sur la rampe de lancement de sa carrière. Le jeune Andrew (Miles Teller, déjà remarqué dans The Spectacular Now, seul et unique teen-movie potable de 2014), doit défier son « maître tyran » interprété par l’impeccable J.K Simmons. Ce dernier, ne cherchant rien d’autre qu’à créer de nouveaux génies, va utiliser ses disciples tels des chevaux de courses, allant jusqu’à les rendre agressifs comme des chiens de combat (plus effrayants que ceux de White God, rassurez-vous).

Whiplash n’a en soit aucun problème. Bien écrit et au propos conséquent, il choisit malheureusement de n’en faire pas assez plutôt que trop. Jamais le film ne dévie de son objectif, mais au contraire préfère rester dans une sorte de radicalité modeste, tentant d’instaurer plusieurs micros climax pour donner la puissance nécessaire aux scènes les plus dures et attristantes. A force de se répéter, le film acquiert une monotonie agaçante dont les petites variations ne produiront aucune émotion concrète et permanente. Lorsque tout semble opter pour du hors-piste à l’image de la mini love story d’Andrew, Chazelle ne fait que survoler la question et esquive maladroitement les pièges qu’il se tend. Le message est trop clair et déjà vu pour convaincre : Andrew doit tout abandonner pour devenir un batteur fils de Dieu, morfler et saigner à blanc. Toute la mécanique scénaristique qui pourrait surprendre s’imagine donc avec des temps d’avance, faisant passer ces moments comme purement artificiels tel que l’accident de voiture ou l’apprentissage de la mort d’un disciple de Terrence Fletcher.

Reconnaissons néanmoins que le film commence à se surpasser dans sa toute dernière séquence, d’une force et d’une jouissance proprement sidérante. Enfin, Andrew attaque avec ses armes : son jeu de batterie, qui écorche et transperce littéralement Fletcher autant par sa médiocrité (premier morceau) que sa virtuosité sans égale (dernier morceau). Nous voilà enfin devant un grand film sur la musique anti démonstratif repoussant ses limites, dans une exaltation virevoltante de grâce et de volupté qui confère à Andrew la force impulsive lui donnant tous les droits. Le jeune cinéaste a adapté l'un de ses courts métrage, et il faut bien avouer qu’hormis cette belle note finale le résultat dégage une odeur rance et fait de son cinéma ni plus ni moins qu’un instrument à vent.

Jeremy S. 


Andrew (Miles Teller) et Terrence Fletcher (J.K Simmons)


samedi 20 décembre 2014

Charlie's Country - Rolf de Heer


Réalisé par Rolf de Heer
Écrit par Rolf de Heer et David Gulpilil
Festival de Cannes 2014 - Un Certain Regard
Avec : David Gulpilil, Luke Ford...
1h49
Sortie : 17 décembre 2014

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No country for old (and black) men


L’Australie possède, comme l’Afrique, son histoire et ses cultures ayant provoqué de nombreux remous dans les siècles antérieurs. Les aborigènes d’Australie, premiers colonisateurs du continent avant l’invasion des britanniques, se sentent encore aujourd’hui, pour certains, sévèrement méprisés par la population dominante. Et si ce Charlie’s Country attire une curiosité certaine, la principale raison en est à l’évidence son genre cinématographique fort éloigné du grand biopic académique, préférant se centrer sur un personnage contemporain - et contre toute attente, comique - se dressant contre la population blanche avec, semble-t-il, pour objectif d’éviter de tomber dans le petit drame sentimental convenu surplombé d'un grand film à discours.

Rolf de Heer tente cependant, malgré lui, de se ranger des deux côtés de son conflit platement mis en scène, dosant sommairement les caractéristiques sociales des deux peuples. Entre sursauts comiques et retombées plus dramatiques, le petit jeu du film se voulant malin ne révèle finalement qu’une artificialité cherchant à masquer le substrat originel du propos. Charlie’s Country ne franchit ainsi jamais le pas espéré, y compris dans ses rares séquences d’onirisme d’une naïveté exaspérante n’ayant pas leur place dans l’histoire de Charlie, se voulant à la fois dure et légère, ponctuée par une discrète mais inutile bande son.

Chasse au buffle - Black Pete (Peter Djigirr) et Charlie (David Gulpilil)


Lorsque le film prend le virage d’une sorte de récit initiatique avec l'exil incontournable de Charlie vers Sydney (l’un des points forts du film réside précisément dans cette manière qu’a le personnage de s’approprier le continent, envers et contre toutes les règles pour se faire comprendre du peuple), l’aventure prend enfin forme, détonne par son contraste saisissant entre la vie sauvage de Charlie (qui n’a néanmoins rien du ridicule de celle de Mathieu Kassovitz chez Cédric Kahn) et le fade urbanisme des grandes villes australiennes. Charlie tente à sa sortie de l’hôpital de contaminer à son tour ce nouvel univers, malgré sa taille et son apparence qui ne parviennent au grand jamais à l’effrayer suffisamment pour l’engager dans un éventuel repli. La détermination de Charlie arrive à ce moment du film à une sorte d’apogée, venant enfin renforcer notre empathie et notre fascination pour le personnage jusque-là trop surlignée et démontrée par des événements prévisibles. Si la première partie de l’histoire de Charlie avec les policiers de son village peut d’abord faire sourire, elle ne trouve jamais la force de suggérer autre chose de ce qu’elle montre, instaurer une réflexion moins banale et déjà vue que celle qui nous est présentée.

Car la vie quotidienne de Charlie demeure paradoxalement la matière la plus intéressante du film. Cette fameuse chasse au buffle (trop rapidement montrée) ou les passages nous traduisant sa sereine solitude n’occupent qu’une partie mineure de l’intrigue. Plutôt que de rechercher un aspect documentaire et réaliste dans l’environnement filmé, le cinéaste multiplie les conflits entre les deux peuples dans un but purement fictionnel, avec semble-t-il parfois une certaine peur à nous dévoiler face à face sa perception subjective de la chose. D’objectivité, le film n’en est que trop constitué, et bascule lors de sa deuxième partie dans un naturalisme ne demeurant jamais inintéressant en soit, mais nous promenant dans des contrées déjà explorées, cherchant à asséner une morale puante n’ayant d’autre effet que d’annuler toute la singularité du personnage de Charlie, pourtant magnifiquement interprété par un acteur au physique mystérieux, imposant, et au jeu naturel le faisant presque passer pour un non professionnel. Il porte à lui seul, par son visage à la fois ravagée, compréhensible et impénétrable, la promesse d’un film choc. N’en subsiste finalement qu’une émotion tout aussi éphémère que forcée.

Jeremy S. 



jeudi 20 novembre 2014

Eden - Mia Hansen Love



Réalisé par Mia Hansen Love
Écrit par Sven et Mia Hansen Love
Avec : Félix de Givry, Pauline Etienne, Vincent Macaigne, Greta Gerwig...
2h11
Sortie : 19 novembre 2014

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"To long, one more time"


Se sentir perdu tout en conservant ses propres repères. Savourer sa jeunesse comme un être ambitieux et pris dans l’engrenage, apprécier dignement ces cadeaux divins qui nous sont offerts, à portée de main, délivrant bonheur et tristesse : les filles, la musique, le tabac, la poudre blanche. Appartenir à un collectif, ne pas rester seul, ne jamais chercher à aller de l’avant mais simplement vivre les meilleurs instants d’une vie ; ne pas se poser de questions, fusionner son esprit avec son corps pour éviter les excès. Paul va vivre sa vie comme les autres personnes de son âge, bien que son activité passionnelle de DJ le maintiendra sous son emprise pendant plus d’une quinzaine d’années.

Le jeune homme ne cherchera nullement la porte de sortie. Au départ de la magnifique Julia (Greta Gerwig) pour l’autre côté de l’atlantique, Paul va se rabattre sur Louise (Pauline Etienne) et continuer à suivre une vie qu’il estime normale, agréable, sans la moindre ambiguïté. Il serait sévère de qualifier le scénario de Mia et Sven Hansen Love d’une banalité agaçante, inscrit dans un naturalisme peu assumé. D'autant plus avec Eden qui n’est autre que l’histoire du frère de la cinéaste, certes remaniée mais se voulant fidèle sans le moindre aspect documentaire. L’on connaît déjà le talent de Mia Hansen Love pour raconter de longues fresques - généralement en moins de deux heures - et se dressant fermement contre le modèle hollywoodien classique. Un amour de jeunesse et Tout est pardonné étaient du même acabit, narrant une longue histoire avec justesse, douceur et réalisme, recherchant de la beauté dans le naturel et des lumières dans un quotidien sombre et morose.

Paul (Félix de Givry) et Louise (Pauline Étienne)

Le temps passe dans Eden. Malheureusement beaucoup trop vite dans la première heure et demie pour que nous puissions saisir l’état mental de Paul, voire nous y retrouver comme la mise en scène semble l’indiquer. Soulignant exagérément ses ellipses, le film prend une lourdeur peu encourageante pour la suite. Le but de la jeune cinéaste étant clairement de laisser filer son conte de fées empoisonné comme une avalanche dévalant la pente que les skieurs ne parviennent à éviter. La solitude s’empare progressivement de Paul, ses amis disparaissent, réapparaissent, rigolent, pleurent, ou pire. Fort heureusement, le drame incontournable de tout scénario Hansen-Lovien ne sert pas cette fois-ci (du moins pas directement) d’aiguillage vers une deuxième partie prévisible et déchirante.

Ayons beau dire que le film porte pour sujet principal la French Touch, le discours ne semble jamais traduire un témoignage exhaustif de la génération correspondante. Précisément car la cinéaste isole le cas de Paul, ce dernier se faisant dépasser à toute vitesse par ses partenaires, avec une prise de conscience anormalement tardive. Si David (Vincent Macaigne) ne paraît ici nullement à sa place, on pourra relever un certain charme à observer ce personnage ne jamais prendre une ride pendant ces quinze courtes années, dans une sorte de contre courant générationnel. A défaut de ne pas forcer l’empathie pour Paul, le film ne parvient jamais à la hauteur attendue, comme avec un changement ou un revirement brutal de son comportement (peut-on vraiment penser à vingt deux ans comme à trente cinq ?) après sa rupture avec Louise. Eden reste les pieds enlisés dans un réalisme pouvant passionner pendant quatre vingt dix minutes, mais qui au grand jamais ne cherche à dépasser l’exploitation minimale de son potentiel. A l’image de cette sublime fin typique des films de la cinéaste, qui semble néanmoins résonner creuse tant le personnage de Paul (excellente interprétation de Felix de Givry) ne captive pas assez notre imaginaire de spectateur qui viserait en premier lieu à prendre sa place.

Ne boudons néanmoins pas notre plaisir pour une BO qui sonne déjà comme mystérieusement nostalgique, atteignant son point d’orgue avec ce lent panoramique floutée sur Within des Daft Punk. Eden manque de fulgurances et de scènes marquantes comme n’importe quel film sur la jeunesse pourrait goulûment en receler. La fresque et les personnages sont là. L’émotion, elle, peine à subsister, restant quelque chose d'éphémère dans cet œuvre personnelle possédant une thématique aux mille couleurs. 

Jeremy S.

jeudi 23 octobre 2014

Bande de filles - Céline Sciamma



Écrit et réalisé par Céline Sciamma
Festival de Cannes 2014 - Quinzaine des réalisateurs
Avec : Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh...
1h52
Sortie : 22 octobre 2014

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Diamonds


Filmer les banlieues a toujours posé problème au cinéma. Problème de distance du cinéaste face à son sujet, de direction d’acteurs, d’un choix d’une mise en scène documentaire ou fictionnelle. La grande surprise du troisième film de Céline Sciamma, c’est que ce dernier vient dynamiter toutes les attentes et préjugés que le spectateur lambda pourrait se faire à la vue de cette affiche simple, mais dégageant un charme mystérieux non dénué d’attirance, titillant une curiosité bien plus face aux actrices qu’au film lui même.

Chacune repérée par un casting sauvage, les quatre interprètes principales de Bande de filles apparaissent totalement refaçonnées par la caméra de la cinéaste, au filmage anti-naturaliste qui les suit dans leurs déambulations parisiennes, resituant leurs corps dans un espace à priori sans grand intérêt cinématographique, dont l’utilisation des décors montre néanmoins tout son potentiel. De la danse, des combats de gangs, la vie en banlieue observée par Céline Sciamma est ici traduite à l’écran de manière plus que séduisante, arborant une esthétisation pop des plus glamours pouvant lointainement évoquer les films de Sofia Coppola.
La trame du récit s’étire longuement, ne cherche pas dans les deux tiers du film une surdramatisation inutile, reste lente et sobre comme l’était celle de Tomboy et Naissance des Pieuvres. Ces deux premiers films traitaient de la sexualité dans l’enfance comme Bande de filles traite de l’intégration dans une communauté sous toutes ses facettes. Le film se perd ainsi dans les registres dramatiques et comiques, refuse le conditionnement dans ses instants lyriques bouleversants (la danse sur le morceau de Rihanna, le travelling latéral sur les quatre filles cheveux au vent) venant quelque part troubler cet équilibre parfois trop dosé de noirceur et de luminosité.

La toute dernière partie du film, pouvant davantage être vue comme un long épilogue, est en ce sens bien loin du niveau des séquences précédentes. Céline Sciamma décide de montrer une ultime « descente aux enfers » sans grand intérêt, à l’émotion trop appuyée pour émouvoir, avec l’entrée de nouveaux personnages parfois peu crédibles. Tout cela pour montrer Vic (Karidja Touré) retombant sur ses pieds, ayant vu naïvement une part sombre enfouie dans son monde.

La qualité des quatre vingt dix premières minutes ne retire toutefois pas cette drôle de sensation d’avoir visionné un film maîtrisé et intelligent, beau et touchant, sans regard misanthrope envers la société restante volontairement occultée, tout comme la figure des parents (déjà le cas dans Naissance des Pieuvres). Un petit voyage en banlieue parisienne nous ouvrant littéralement les yeux sur quelques beautés d’un univers que nous croyons connaître, mais qui revêt un caractère bien différent et passionnant devant la caméra d’une réalisatrice dont le style ne semble jamais s’épuiser.
Jeremy S.


Lady (Assa Sylla), Adiatou (Lindsay Karamoh), Marieme (Karidja Touré), Fily (Mariétou Touré)


mercredi 8 octobre 2014

Mommy - Xavier Dolan



Écrit et réalisé par Xavier Dolan
Prix du Jury - Festival de Cannes 2014
Avec : Anne Dorval, Suzanne Clément, Antoine Olivier Pilon...
2h18
Sortie : 8 octobre 2014

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Mother


Xavier Dolan, vénéré par le public français depuis son deuxième film, n’avait pas été pronostiqué d’avance comme le déclencheur du tsunami cannois il y a de cela six mois. Un cinquième film à 25 ans ne peut être qu’indubitablement l’œuvre d’un génie et d’un jeune cinéaste (trop) ambitieux, qu’on le vante et l’apprécie, ou à l’inverse qu’on le déteste et le méprise (ce qui fût mon cas à la vision de son 2ème et 3ème film). Sort donc cette année Mommy, traitant encore une fois de la figure inépuisable de la mère, durant plus de deux heures et montrant à l’écran un jeune adolescent au véritable physique d’acteur encore inconnu dans notre pays (Antoine Olivier Pilon). Presse et public avaient d’ores et déjà annoncé la consécration du jeune cinéaste pour Laurence Anyways (2012) trois ans auparavant. Mommy serait donc un cinquième film dans la continuité des précédents, conservant son public fan et n’affichant pas davantage d’inventivité pour les habitués. Que nenni. Véritable jalon dans la carrière du québécois, ce grand film n’est finalement ni plus ni moins qu’un aboutissement de son cinéma, fioritures et graisse des précédents films en moins, avec une maturité renversante dans le propos et une mise en scène excellemment novatrice pour un si jeune cinéaste.

Exit l’esthétique pop exacerbée des Amours imaginaires et le sérieux forcené de Laurence Anyways. Mommy suit une narration plus classique, se construit autour de grandes scènes d’intensité quasi égales. Anne Dorval est maîtresse du film, comme Gena Rowlands l’était chez John Cassavetes. L’hystérie de Mommy, provoquée par les rapports qu’elle entretient avec son fils Steve ne se limite jamais à un simple jeu d’acteur, un banal affrontement comme tout film traitant de la période de l’adolescence. Elle est intrinsèquement liée à la mise en scène de Dolan qui nous emprisonne, face aux visages de ces personnages aux antipodes de l’archétype : Steve est un clown triste ravageur et violent, Diane une fausse mère décérébrée à cause de la mort de son mari ayant du mal à justifier l’amour pour son fils. Ce thème central du film revêt ici un caractère agréablement singulier par son inconstance folle que l’on croit plus d’une fois rétablie définitivement.

Diane - D.I.E - Mommy (Anne Dorval)

La grande force de Mommy est donc cette capacité à ne jamais montrer le chemin des sentiments pour ses protagonistes, les laisser exister pleinement en roue libre et ne jamais se ranger du côté de l’un d’eux. Cette hallucinante et sublime séquence du rêve de Diane le prouve par son utilisation continue du flou artistique. Ces personnages ne sont plus que des corps indéfinissables aux mouvements imprévisibles, à l’humeur changeante d’une seconde à l’autre nous empêchant de leur apposer une identité, une caractéristique émotionnelle qui établirait finalement un trop fort clivage entre les uns et les autres, qui masquerait tout le charme découlant des plus violentes scènes provoquant un malaise certain, une position inconfortable devant cet écran au format carré ressemblant à la fenêtre d’un regard empreint d’une grande perversité. Ce procédé n’est par ailleurs nullement verrouillé, et n’apparaît pas comme une marque de style auteuriste pompeux comme il pourrait se laisser observer dès la scène d’exposition. Déployer le format de l’écran par les mains de Steve est en ce sens l’une des meilleures idées de Mommy : à cet instant, les différents espaces extra et intra diégétique du film se décloisonnent et témoignent d’une grande ouverture d’esprit du cinéaste envers son public, la visée de son film et sa capacité à surprendre constamment sans jamais ennuyer par ces dialogues québécois parfois trop bavards au sein de ce sublime trio d’acteurs.

Nous sommes pourtant perdus dans un tourbillon de situations rocambolesques, drôles et effrayantes dont le sens peine parfois à émerger, semblant parfois peu réfléchies mais toujours subtilement écrites. Les moments de grâce et les envolées lyriques qui redonnent une bouffée d’air frais à Steve se retrouvent eux dans une poésie pure se détachant de l’atmosphère sombre du film. Comme habituellement chez Xavier Dolan, l’utilisation de nombreux morceaux musicaux très mainstream participe à cette croyance en la libération de toute contrainte cinématographique, à l’abandon des règles pour produire un flottement cotonneux dans l’univers réaliste où baigne Steve. Cotonneux car ce n’est pas à une suresthétisation que s’adonne Dolan, mais bien à l’effacement de toute prétention, de tout regard narcissique de sa caméra qui pouvait fortement se ressentir dans ces précédentes œuvres. La modestie de Mommy et son rythme effréné jouant sur les registres dramatiques et comiques sur une aussi longue durée revigore notre attachement au film, n’étant pas forcément pénétrable avec facilité à cause du jeu typique des protagonistes, paraissant peu naturel mais finalement riche en contradictions, en questionnement sur leur psychologie et leur attitude restant au final mystérieuses mais assez proches pour enclencher ces geysers d’émotions pures. Dolan a peut être réalisé un chef d’œuvre, mais a surtout fait ses preuves pour les plus sceptiques d’entre nous, et annoncé par ce coup de maître qu’il n’est pas prêt de se retrouver a court d’idées, ni de se décourager dans l’exploration de son univers cinématographique novateur, nous le faisant partager de manière très habile et absolument inoubliable. 

Jeremy S.


Steve (Antoine Olivier Pilon)

vendredi 3 octobre 2014

The Tribe - Myroslav Slaboshpytskiy



Écrit et réalisé par Myroslav Slaboshpytskiy
Avec : Grigoriy Fesenko, Yana Novikova, Rosa Babiy...
2h12
Sortie : 1er octobre 2014

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Le bourreau et la putain


Un film ukrainien sur nos écrans français ? De quoi nous mettre l’eau à la bouche, d’autant plus lorsqu’on connaît son succès retentissant au dernier festival de Cannes, dont la mauvaise réputation veut que ce dernier fasse émerger des films d’auteur radicaux peu accessibles, élitistes au point de pouvoir tout se permettre. Fort heureusement, le festival est loin de se limiter à ses préjugés, comme en atteste la plutôt bonne qualité des palmarès de ces dernières années.

Pourtant, The Tribe apparaît dès les premières minutes (et même à la vision de sa bande annonce) comme le cliché du film cannois, ou pire encore, l’archétype du film d’auteur détestable des pays de l’est (à l’instar du Paradis : Amour d’Ulrich Seidl sorti en 2011). Il possède cependant une singularité nouvelle et prend des risques : n’être tourné qu’en langue des signes sans dialogues, sans traduction car nous n’en avons apparemment pas besoin, ou plus honnêtement le cinéaste n’en a pas vu la nécessité pour appuyer le sens des scènes filmées.

Le film commence par l’arrivée d’un jeune adolescent dans une école de sourds muets. Bizutage oblige, il va se retrouver entrainé dans un groupe de garçons turbulents, ne cherchant que la bagarre et à se faire de l’argent en prostituant deux de leurs amies chez des camionneurs étrangers. The Tribe montre-t-il dans ce qu’il raconte quelque chose de nouveau, d’inconnu à nos yeux avant la séance ? En plus d’être un enfilade de clichés (vous n’échapperez pas à une tortueuse scène d’avortement pompée sur 4 mois 3 semaines et 2 jours du roumain Cristian Mungiu, ni aux scènes de sexe crues qu’on a pu voir réalisées avec davantage d’intérêt dans Clip de la serbe Maja Milos), The Tribe les étire inutilement dans des longueurs insupportables, des plans séquences certes brillamment mis en scène mais provoquant un ennui sans bornes, en particulier dans ses scènes de violence abominablement gratuites.

Ce quadruple meurtre à la table de nuit vise à démontrer la monstruosité dévorante sur la psychologie du protagoniste que nous accompagnons pendant plus de deux heures. Ce n’est pas un film sur la masculinité, mais bien davantage sur la mysoginie. Si le cinéaste gardait un œil objectif sur cette attitude, The Tribe aurait été passable et aurait eu davantage de potentiel, sous un aspect quasi documentaire. Malheureusement, la complaisance avec laquelle se déroule les plus horribles scènes sous nos yeux en démontre l’inverse. Filmés comme des animaux sauvages, les sourds muets subissent la caméra de Myroslav Slaboshpytskyi, véritable dictateur de cinéma comme on peut en voir très rarement.

À cette gratuité débordante, l’originalité primaire du film (tournage intégral en langue des signes) se fait vite oublier par sa non concordance avec la thématique. Pourquoi raconter ces atrocités avec ce procédé ? Quel est le but ? Immersion, subversion, provocation, masochisme, oppression ? Un peu des cinq sans doute. Rien n’y fait donc pour mettre en lumière cette mise en scène virtuose, qui pourrait être rendue fascinante si elle reposait sur quelque chose. Une tare du cinéma d’Europe de l’est et une torture sans limite, The Tribe n’est finalement rien d’autre qu’une mauvaise surprise ayant trouvé aveuglement de nombreux distributeurs, premiers responsables de la diffusion de cette merde infâme qui n’aurait jamais du voir le jour.

Jeremy  S.





lundi 8 septembre 2014

Métamorphoses - Christophe Honoré



Écrit et réalisé par Christophe Honoré
Avec : Amira Akili, Sébastien Hirel, Mélodie Richard...
1h42
Sortie : 3 septembre 2014

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L'art d'aimer


S'attaquer à une libre adaptation de l'ouvrage d'Ovide mériterai, avant même d'en voir le résultat, tous les encouragements nécessaires à la réalisation du projet (qui plus est avec un relativement bon cinéaste français aux commandes). Christophe Honoré devait pour ceci faire face à deux difficultés majeures : une réalisation à effets spéciaux d'un film fantastique dans un premier temps, de la matière utile (et à fort potentiel cinématographique) à filmer dans un deuxième (compte tenu de la longueur du texte, il était impensable de tout condenser en un seul film). 

Choisissant de centrer son récit autour d'Europe - jeune lycéenne dont les rencontres avec les différentes divinités lui apparaîtrons comme un voyage initiatique - Honoré parvient bel et bien à mettre en images de fabuleux et inoubliables moments présents dans le texte original. C'est en se limitant à cette approche audacieuse casse-gueule que Métamorphoses tire de ses personnages une essence purement mythologique. Même si le cadre spatial du film demeure contemporain, nous ne sommes jamais face à une incrustation explicite et lourdement métaphorique de toutes ces créatures les pieds sur Terre. Un monde singulier est ainsi créé, monde merveilleux et magnifique dans sa communion parfaite avec la nature. La transformation de Io en génisse ne s'opère ainsi que de la plus simple des façons, passant d'une forme humaine à une forme animale sans effet direct et percutant, ne cherchant pas plus loin qu'un efficace faux raccord. 

Junon (Mélodie Richard) et Jupiter (Sébastien Hirel)

Scindé en trois parties, l'équilibre des 1h40 n'est pas toujours conservé mais repose sur de longues scènes rendues poignante par leur déroulement mystérieux, construit sur un suspense peu haletant mais subtilement volontaire, le plus souvent vers des dénouements insoupçonnables (du moins lorsque nous ne connaissons pas l'ouvrage d'origine). En pilote quasi automatique, le film ne pourrait apparaître que comme une vulgaire enfilade de scènettes ennuyeuses fonctionnant indépendamment les unes des autres. Si Honoré ne possédait pas cette maîtrise de filmage des corps dénudés, parfois même abusivement sublimés, l'intérêt de Métamorphoses s'échouerai paresseusement dans la direction artistique et l'usage des décors naturels. Voir un cinéaste chambouler son univers propre pour faire table rase et repartir à zéro avec cette ambition folle n'en est que plus attirant. Critiquer le jeu d'acteur n'est ici pas un argument valable : nous sommes avant tout face à des corps humains, des corps de femmes et d'hommes arborant leur sexe et leur poitrine comme un élément non tabou et surtout peu justifié dans la plupart des situations, animés par un désir d'abolition du hors champ. 

À l'inverse d'Holy Motors de Leos Carax auquel Métamorphoses peut parfois faire penser, Honoré se n'attelle pas au discours réflexif et lourdingue sur le septième art. Il n'est finalement à la recherche que d'un seul et même unique but : raconter des mythes, projeter un texte vieux de plusieurs siècles sur un écran de cinéma afin de nous en faire partager sa vision propre, à l'image de grands opéras (on peut à ce propos émettre quelques réserves sur la séquence d'Orphée et Eurydice). Tout est-il compréhensible et limpide sans être connaisseur d'Ovide ? Assurément non. Un charme volatile s'opère pourtant en dépit des nombreuses maladresses du film, un charme sans doute oubliable quelques jours après la séance. Mais Métamorphoses est également la surprise innatendue d'un grand cinéma français poétique que nous n'aurions jamais pensé dénicher chez un réalisateur de comédies musicales rétros. Il préférait jeter un regard en arrière et honorer le cinéma d'antan ; aujourd'hui, le vent a tourné. 

Jeremy S.

Damien Chapelle (Bacchus)